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Paris, dans un futur peu éloigné : quelque part au XXIe siècle, après un conflit majeur ayant rasé le monde musulman et mis le Vieux Continent à genoux, les gens sont livrés à eux-mêmes et disparaissent, alimentant le trafic d'organes… Un livre riche, fin et captivant. Les repères géopolitiques sont contemporains ( Europe, France, Chine, Inde, Amérique ) et les A320 volent encore. Mais l'Etat providence si cher aux Français a été démantelé devant le libéralisme triomphant de la loi du plus fort : les gens ne sont plus que des pions interchangeables du jour au lendemain, et l'auteur ponctue cet univers avec quelques remarques toujours d'actualité, comme celle-ci : « la direction du personnel, un grand mot pour désigner l'homme chargé d'appliquer les décisions du conseil d'administration (p.47) ». Dans ce contexte de chômage galopant et de montée intégriste ( évangéliste notamment ), c'est chacun pour soi : on se berce d'illusions, les assassinats et les trafics d'organes ont le vent en poupe. C'est dans ce cadre peu réjouissant que Pierre Bordage décrit les affres et pensées de ces victimes sur le sujet…
L'Histoire
Dans ce monde sans foi ni loi ( autre que celles des milices intégristes à la veille de prendre le pouvoir sur le continent ), même les fonctionnaires, a priori droits et intègres comme le commandant Archambaud, pensent d'abord à leur petit confort : « les décisions ineptes de la hiérarchie avaient coûté la vie à plusieurs de ses hommes. La dernière lubie du ministre de l'Intérieur : former un bataillon d'auxiliaires de police, des jeunes femmes à la plastique irréprochable, pour piéger et réduire au silence les plus dangereux opposants [...] Archambaud avait consulté les fiches de ses subordonnées et constaté qu'au commissariat du 19e, seul le lieutenant Anna Corroy correspondait au profil. Beau brin de femme, blonde, grande, svelte, mystérieuse, vouée corps et âme à son métier et, surtout, prisonnière d'un secret qu'il pourrait à loisir exploiter si elle se montrait rétive. Il répugnait à employer ce genre de méthodes, mais il ne pouvait pas se permettre d'être le seul divisionnaire de Paris infoutu de présenter une candidate. Bien qu'il eût volontiers vidé le chargeur de son pistolet sur le ministre de l'Intérieur et cohorte de lèche-culs, il ne tenait pas à perdre son poste (p.176) »
En filigrane, les disparitions massives et inexpliquées d'enfants nourrissent la rumeur, sans que nul ne sache vraiment ce qui se passe : il n'y a plus de média, les transports sont devenus exorbitants et accessibles seulement aux plus nantis, comme au Moyen Âge… C'est pourquoi Luc et Jemma ( qui a perdu sa fille Manon ), entreprennent dans la seconde moitié du roman un voyage à Damas, où ils pensent trouver réponse à leurs interrogations. Pour cela, il faut un passeur, car les routes en Europe sont devenues dangereuses et truffées de brigades armées ; ce sera le chauffeur de camion Hristo, un gros Bulgare haut en couleurs : « moi essayer de semer eux. Eux s'arrêter avant Stuttgart. Après, région contrôlée par autre armée. Néo-communistes. Moins dangereux (p.191) ». Et il a du métier : « bateau attendre à Burgas. Quoi meilleur ? Arriver plus tard et vivant, ou plus tôt et mort (p.217) » ?
Le Talent de Pierre Bordage
C'est pour moi une découverte, qui me rappelle celle d'Isaac Asimov voici bien longtemps, tant par la qualité de la plume et la technique du récit que par la vision. Sans doute une coïncidence, mais les nombreuses citations en tête des chapitres d'un certain Jules-Jean Jacquin de La Nouvelle Europe Libre rappellent celles de l'Encyclopédie Galactique du cycle des Fondation qui pareillement contextualisent le texte qui suit. Les chapitres se terminent toujours par une scène ou une phrase percutante incitant le lecteur à poursuivre, sachant que les chapitres alternant avec les scènes et personnages : aucun n'est la continuation directe du récit précédent. A ce titre, le dernier tiers de l'ouvrage est plus faible, comme si l'auteur avait tenu à remplir ses 500 pages, d'autant qu'il n'a hélas pas creusé le thème de l'armée des enfants : vue la place qui lui est consacré dans le livre et le suspense entretenu tout au long, le roman se termine un peu en queue de poisson. On pourra dire de même de ses idées sur les multi-vaccins, l'ordinateur à ADN synthétique et les bombes sous-cutanées qui sont à peine développées, alors que ce sont autant de recettes pour des œuvres entières…
Comme conteur, Pierre Bordage est résolument moderne : ses phrases sont précises et sans fioritures, avec souvent une teinte d'humour : « par chance, ils faisaient chambre à part, il n'avait pas à supporter ses ronflements. Il ronflait lui aussi, comme un avion de chasse aux dires de ses soldats, mais il ne s'entendait pas, il ne se dérangeait pas (p.177) ». Dans ce monde très militarisé, « les militants fumaient comme des cheminées, hommes et femmes, prêtant sans doute au tabac des vertus révolutionnaires (p.255) »… Et c'est un univers tenu par les hommes brutaux, dans lequel la femme a intérêt à filer droit : « les femmes se plaçaient la plupart du temps sous la protection des grandes gueules et des gros bras, hormis quelques solitaires qui papillonnaient d'homme en homme sans aucun sens de la morale ni de la pudeur. Celles-là n'avaient pas trouvé d'autre moyen de se ménager une place dans les noyaux de chaleur (pp.118-119) »… Ce qui ne les empêche pas d'en baver : « les larmes jaillissaient maintenant des yeux de Jemma. Elle enrageait d'être une femme, une stupide femme, dans un monde régi par les hommes, leurs bites et leurs armes, elle aurait voulu avoir des épaules et des poings d'homme pour casser la gueule au Bulgare et à tous les salauds de son espèce (p.266) »…
Un Ecrivain de l'Humanité
Sur la vision, Pierre Bordage est un bon observateur qui perçoit bien la psyché de ses personnages, autant que dans la vie quotidienne c'est certain, comme en témoigne la richesse et la justesse de ses descriptions. Par exemple Jemma est de ces femmes pleines de clichés qui s'indignent à la moindre entorse à la morale, qui d'abord jugent et vitupèrent, et ensuite réfléchissent … Mais c'est aussi un être sensible qui a besoin d'amour : « un geste de raison interdisait à Jemma de prendre l'initiative. Après une abstinence de plusieurs mois, la moindre rebuffade aurait claqué comme une gifle. Elle n'était pas suffisamment sûre d'elle-même, de son pouvoir de séduction, pour prendre le risque d'un échec (pp.136-137) ». Les descriptions qu'en fait l'auteur sont cohérentes avec le personnage, comme pour Luc, un de ces hommes qui ne craignent pas la vérité, qui disent et font ce qui convient sans atermoiements.
La sexualité est aussi très présente, sous toutes ses formes, comme cette pensée toute féminine : « Jemma couchait pour entretenir la mécanique de la séduction, selon les conseils des magazines féminins oubliés dans le grenier […] elle ne souhaitait pas vraiment s'encombrer d'un mâle depuis que le père de Manon l'avait plaquée pour une blondasse pouffiasse pétasse conasse anorexique d'une mètre quatre-vingt-deux (p.9) »… Les scènes passant des plus tendres aux plus sordides, confirmant ainsi un talent de conteur qui n'a pas peur de s'attaquer à toutes les facettes de l'humanité : viol, sodomie, masturbation, torture, mépris, etc.
En fait, une place toute particulière est accordée aux comportements féminins, tant dans leurs réactions que désirs, sans oublier des passages étonnants sur leurs cycles menstruels : « pas le temps de faire disparaître les taches. Elle en serait quitte pour quelques minutes d'embarras. Elle s'imaginait déjà prétexter la mauvaise humeur traditionnellement associée aux règles pour justifier son attitude. Et si ça ne suffisait pas, elle l'implorerait de revenir, toute honte bue. Ses pensées tournoyaient comme des feuilles mortes soulevées par le vent. Le tampon, qu'elle s'enfonça sans précaution, lui irrita les muqueuses. Elle détestait ces petits bouts de coton blanc et leur misérable queue de souris. Elle se souvenait qu'autrefois la publicité les avait imposés comme les symboles de la libération de la femme (p.91) ». Peu d'auteurs masculins y réussissent.
Bref, un bon roman de SF, et très complet sur le plan littéraire.
Philippe CESSE © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°20 : 01.VI.05 * * *
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