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Le concept du duende est immanent à la culture hispanique, part de l'inconscient collectif de l'Espagne et de toute l'Amérique Latine. Plus que la muse, et que l'ange italien, le duende est une libération viscérale, obscure et authentique du soi, qui sublime l'expression artistique… Ce bref ouvrage comporte trois textes, Le Duende - De l’impossible du sujet au sujet de l’impossible par Ignacio GÁRATE-MARTÍNEZ ( ci-après : IGM ), Jeu et théorie du duende par le célèbre écrivain espagnol Federico GARCÍA-LORCA ( assassiné par les phalanges franquistes ) et un Avant-propos par Xavier Audouard. Sauf mention contraire, les citations ci-après sont toutes de GARCÍA-LORCA.
Le concept du Duende diffère de ceux de la muse et de l’ange, car c’est d’abord un sentiment ou une expression soudains du soi ( du plus profond et plus sensible, sans censure ), ensuite parce qu’il s’abreuve dans la douleur ( « tout ce qui a des sons noirs a du duende ( Manuel de FALLA, cité p.30 ) » ), puis parce qu’il peut être contagieux (cf. infra) et enfin parce que le duende est interne, et non pas un tiers réel ou allégorique : « il n’y a pas, cela est certain, de figures du duende : on l’imagine, certes, mais c’est faux. L’interprétation est un agir, le dire un acte (IGM, p.31) ».
« Le duende devient le maître du corps en Espagne (p.20) »
Le duende est un concept éminemment espagnol : « tous les arts et encore tous les pays, sont capables de duende, d’ange, et de muse, et alors que l’Allemagne a, sauf quelques exceptions, de la muse, et l’Italie a toujours de l’ange, l’Espagne est, de tous temps, mue par le duende (p.47) ». Il en va pareillement de cette autre tradition non moins hispanique qu’est la tauromachie : « le torero qui effraie le public dans l’arène par sa témérité ne torée pas, il est au contraire sur ce plan ridicule, à la portée de tout homme, de jouer sa vie ; alors que le torero mordu par le duende donne une leçon de musique pythagoricienne, et fait oublier qu’il lance constamment son cœur sur les cornes (p.54) »…
Le duende libère donc et exprime la quintessence du sentiment, et le verbe d’une œuvre quelle qu’elle soit : « tous les arts sont capables de duende, mais, comme il est normal, c’est dans la musique, dans la danse et dans la poésie parlée qu’il trouve son horizon le plus ouvert, car ces dernières ont besoin d’un corps vivant qui les interprète […] Bien souvent, le duende du musicien passe au duende de l’interprète, et d’autres fois, lorsque le musicien ou le poète ne le sont pas, le duende de l’interprète, et cela est bien intéressant, crée une nouvelle merveille qui n’a que l’apparence, et rien d’autre, de la forme primitive. Tel était le cas d’Eleonora Duse [une actrice célèbre], possédée du Duende, qui recherchait des œuvres ratées pour les faire triompher grâce à ce qu’elle y mettait d’invention (pp.46-47) ».
Et si les arts corporels sont privilégiés parce que le duende et le soi s’expriment naturellement par le corps, il transparaît aussi dans la prosodie : « avec de l’idée, du son ou du geste, le duende se plaît dans les bords du puits en lutte franche avec le créateur. L’ange et la muse s’échappent, avec un violon ou un compas, et le duende blesse, et c’est la guérison de cette blessure, qui ne se referme jamais, que se trouve ce qu’il y a d’insolite, d’inventé dans l’œuvre d’un homme. La vertu magique du poème consiste à être toujours possédé du duende pour baptiser d’eau sombre tous ceux qui le regardent, parce qu’il est plus aisé d’aimer avec du duende, de comprendre, et l’on est certain d’être aimé, d’être compris, et cette lutte pour l’expression et pour la communication de l’expression acquiert parfois des caractères mortels en poésie (p.52) »…
« Tout ce qui a des sons noirs a du duende »
Le duende est obscur, parfois douloureux même, mais pas nécessairement ; voici comment le décrit Ignacio GÁRATE-MARTÍNEZ : « le duende dort tapi en sa demeure, il est comme mort, là où siègent les viscères, ivre de sang, intoxiqué d’arômes et d’humeurs, vivant la vie du dedans, comme un déchet. Soudain, quelque chose le touche, quelqu’un qui tente de parler ne peut le faire et, sans rien dire, s’en va chercher les mots du corps, dans un dédale. Au détour de ses tours il touche au duende, mais gare à son éveil, il peut détruire ; si le déchirement n’est pas mortel, il sera le facteur véritable de tout ce qui, d’humain, dans l’agonie d’un désir, fait vérité, et dans un jaillissement fugace, produit cet art différent, hors technique académique, c’est-à-dire au-delà de la muse et de l’ange, et qui est en rapport étroit avec les marécages de la mort (p.20) ».
Ce n’est pas que l’Espagne ait une culture morbide, loin de là puisque sa culture est si gaie ; mais elle se nourrit de la mort, le plus souvent inconsciemment : « dans tous les pays la mort est une fin. Elle arrive et l’on tire les rideaux. Pas en Espagne. En Espagne on les lève. Beaucoup de gens y vivent emmurés jusqu’au jour où ils meurent et on les sort au soleil. Un mort en Espagne est plus vivant et tant que mort que nulle part ailleurs de par le monde : son profil blesse comme le fil d’un rasoir (pp.47-48) ». En effet, « l’Espagne est le seul pays où la mort est le spectacle national, où la mort joue des longs clairons à l’arrivée de chaque printemps, et son art est toujours gouverné par un duende aigu qui lui confère sa différence et la qualité de son invention (p.55) ».
Et Federico GARCÍA-LORCA apporte encore ses lumières sur ce beau ténébreux généralement sommeillant en chaque artiste. Car le duende est une expression authentique et inconsciente, comme pour ce geste d’éclat d’une artiste qu’il explique ainsi : « elle était l’une des rares créatures que le duende transperce d’un dard ( pas un ange, puisque l’ange n’attaque jamais ), voulant la tuer parce qu’elle lui avait ravi son secret ultime, le pont subtil qui unit les cinq sens avec ce centre de chair à vif, de mer vive, de l’Amour libéré à temps (p.52) »… Erika BJORNSSON © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°21 : 21.VI.05 * * *
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